Selon la psychiatre américaine Suzan Song, la résilience ne consiste pas à faire comme si tout allait bien et à continuer d’avancer. Elle consiste à traiter la douleur plutôt qu’à l’endurer, en s’appuyant sur les autres et sur trois repères : le récit, le rituel et le but. Ce sont ses idées, issues de son expérience clinique et de ses interviews : un point de vue de praticienne, pas un protocole validé pour les familles. Pour un parent, la question devient : que faire à la maison, à la place du « reprends-toi » ?
Ce que Song reproche à l’idée courante de résilience
Dans une interview accordée à KQED, Suzan Song explique que la plupart des gens associent la résilience au fait de « pousser à travers » : rester composé, compétent, et continuer. Dans le podcast de Guy Kawasaki, elle ajoute que la résilience n’est pas une affaire de ténacité, ni de faire semblant que tout va bien.
Beaucoup de parents reconnaîtront le réflexe : on tient la barre pendant un deuil, une période de tensions ou de surcharge, on garde la voix égale devant les enfants, et on leur dit de se reprendre quand ils flanchent. Les sources ne détaillent pas ce que cela produit chez un enfant. Mais le point de départ de Song est clair : tenir bon en silence n’est pas ce qu’elle appelle être solide.
Endurer la douleur ou la traiter
Song distingue deux manières de vivre une épreuve. Endurer, c’est la supporter en attendant que ça passe. Traiter, c’est faire quelque chose de ce qui arrive : le regarder, le nommer, le partager. Cette distinction est rapportée par un résumé de ses propos (Substack) ; je la présente donc avec prudence, sans la prétendre exhaustive.
Pour un parent, la nuance est utile : ne pas montrer qu’on souffre n’est pas la même chose que ne pas souffrir. Un enfant voit très bien qu’un adulte « tient » ; ce qu’il ne voit pas, c’est ce que l’adulte en fait.
Les trois repères : récit, rituel, but
Song parle des « Trois Amis de l’Hiver » : le récit (narrative), le rituel et le but (purpose). Elle les présente comme ce qui aide à traverser les périodes dures, comme l’hiver qu’on traverse plutôt qu’on ne combat. Les sources que j’ai consultées ne développent pas chaque notion en détail, et je ne lui attribuerai pas de définitions qu’elle n’a pas données. Voici donc les trois mots, puis ce qu’on peut en faire à l’échelle d’une famille, en gardant en tête que ces transpositions sont les miennes et non ses préconisations.
- Le récit : se raconter ce qui arrive. À la maison, cela peut commencer par mettre des mots simples sur la situation (« Mamie est partie, on est tristes, la maison est différente ») au lieu de la laisser planer sans nom.
- Le rituel : des gestes répétés qui donnent un repère. Un dîner qu’on prépare ensemble le dimanche, une promenade après l’école, un moment fixe avant le coucher : rien de spectaculaire, l’intérêt est la régularité dans une période où tout bouge.
- Le but : redonner un sens à l’épreuve. Cela peut être une petite action tournée vers les autres ou un projet commun, pour que la difficulté ne soit pas seulement subie.
Ces trois idées sont des illustrations. Elles s’adaptent mal d’un seul bloc : se raconter ce qui arrive ne se fait pas pareil avec un enfant de trois ans et avec un adolescent, et les sources ne précisent rien par âge. À vous de juger ce que votre enfant peut entendre et dire. Pour des questions plus larges sur ce qu’on répond à un enfant selon son âge, les questions existentielles qu’ils posent donnent des repères.
La solidité se construit à plusieurs
Autre point que Song souligne : la résilience se développe à travers les relations, pas seulement de façon individuelle. Dit autrement, personne n’est censé traverser seul. Pour un parent, c’est à la fois un soulagement et une consigne : vous n’avez pas à tout porter, et montrer à vos enfants que vous demandez de l’aide ou que vous parlez à quelqu’un fait partie de ce que vous leur transmettez.
La manière d’appliquer cela dépend de ce dont vous disposez : un conjoint présent, des grands-parents, des amis proches, ou presque personne. Quand l’entourage est mince, il faut le construire avant d’en avoir besoin, et c’est aussi là que des relais extérieurs prennent leur place. Pour reprendre pied quand on est déjà épuisé, les pistes pour améliorer le bien-être familial au quotidien peuvent servir de point de départ modeste.
Quel geste tester cette semaine
Inutile de tout lancer à la fois. Choisissez selon ce que traverse votre famille :
- Si l’épreuve reste non dite, commencez par le récit : une phrase simple, dite à voix haute, sur ce qui se passe.
- Si les journées sont chaotiques, installez un petit rituel partagé, un seul, et tenez-le quelques jours avant d’en juger l’effet.
- Si l’enfant semble démuni ou impuissant, cherchez un geste utile qu’il peut accomplir, qui donne un sens à ce qu’il traverse.
Pour les enfants que le stress submerge, des outils pratiques existent aussi, comme ces techniques anti-stress à pratiquer avec eux.
Les limites de ce cadre
Les repères de Song reposent sur son expérience clinique et sa vision, exposées dans des interviews et dans son livre Why We Suffer and How We Heal (Harmony, Penguin Random House, paru le 24 février 2026). Je n’ai pas lu le livre et je n’affirme rien sur son contenu détaillé ; les sources ne signalent pas d’édition française. Aucune étude citée ne mesure l’efficacité des « Trois Amis de l’Hiver » : c’est une grille de lecture, pas une méthode éprouvée.
Surtout, ces repères ne remplacent pas un professionnel. Une fatigue ordinaire ou une période tendue se gèrent souvent en famille ; un deuil lourd, un événement traumatique, ou une détresse qui dure ou qui s’aggrave, chez un adulte comme chez un enfant, justifient de consulter un médecin ou un professionnel de santé mentale. Demander de l’aide plus tôt n’est pas un échec : c’est cohérent avec l’idée qu’on ne traverse pas seul. Selon Santé publique France, près d’1 adulte sur 6 a vécu un épisode dépressif caractérisé en France en 2024, et 56 % des personnes concernées n’ont pas consulté (chiffres relayés par une source secondaire) : beaucoup restent seuls face à ce que Song appelle endurer.